L'analyse approfondie de cette toile révèle l'obsession de Degas pour la modernité et sa volonté de rompre avec les conventions académiques. Peint vers 1870, ce tableau n'est pas seulement une scène de genre, c'est une étude psychologique de la vie urbaine parisienne. Degas refuse le portrait posé au profit de l'instantané. Le style est marqué par une précision quasi photographique dans le rendu des instruments et des visages, contrastant avec le flou suggestif du décor de scène. Cette dichotomie visuelle souligne la dualité entre le travail artisanal de la musique et le rêve artificiel de la performance.
Le contexte historique est celui de l'Opéra Le Peletier, avant qu'il ne soit détruit par un incendie et remplacé par l'Opéra Garnier. Degas, habitué des coulisses, cherche à capturer "l'envers du décor". Il ne s'agit pas d'un orchestre au complet, mais d'un montage savant de portraits. La technique de Degas, utilisant des couches de peinture minces mais denses, permet de rendre la texture du bois des instruments et la brillance des smokings noirs. La lumière vient de la scène, créant des reflets inversés sur les fronts et les instruments, inversant la hiérarchie lumineuse habituelle.
Sur le plan mythologique et symbolique, bien que l'œuvre soit réaliste, elle évoque une descente aux enfers moderne. La fosse est un espace souterrain, sombre et encombré, où les musiciens, tels des ouvriers de l'art, soutiennent par leur effort le monde céleste des danseuses. C'est une réflexion sur la hiérarchie des arts et des sexes au XIXe siècle. La psychologie de l'œuvre réside dans l'isolement de chaque musicien malgré la promiscuité physique ; chaque visage est une étude de concentration intérieure, une bulle de solitude au sein d'un collectif sonore.
Enfin, cette œuvre marque l'influence croissante des estampes japonaises sur Degas. Le cadrage audacieux, où les objets sont coupés net sur les bords de la toile, crée une sensation de prolongement de l'espace au-delà du cadre. Cela force le spectateur à s'immerger dans la fosse, partageant l'étroitesse et le tumulte de l'orchestre. Degas transforme une commande amicale en un manifeste esthétique sur la vision fragmentée du monde moderne, où l'œil doit apprendre à reconstruire la totalité à partir de l'éclat.