Le secret de la pose légendaire de Bertin est le fruit d'un hasard discipliné. Ingres, désespéré de ne pas trouver l'attitude juste après des dizaines de croquis infructueux, a surpris Bertin au cours d'une discussion animée sur la politique. Bertin s'était installé ainsi pour répliquer à un interlocuteur, les mains sur les cuisses et le corps penché en avant. Ingres se serait alors écrié : "Venez demain, votre portrait est fait !". Cette anecdote souligne que le génie d'Ingres réside dans sa capacité à reconnaître la "vérité" d'un instant fugace pour la figer dans l'éternité.
Un autre secret réside dans le fauteuil. Si le modèle semble si massif, c'est qu'Ingres a triché avec la perspective. Le fauteuil est légèrement trop petit pour l'homme, ce qui accentue par contraste la stature imposante de Bertin. Cette distorsion spatiale, subtile mais efficace, est une signature du peintre qui n'hésitait jamais à sacrifier la correction anatomique ou géométrique au profit de la force expressive. Le reflet de la lumière sur l'acajou du fauteuil est également un tour de force technique, montrant qu'Ingres pouvait rivaliser avec les maîtres flamands.
Le tableau a failli ne jamais être terminé. Bertin, las des séances de pose interminables imposées par le perfectionnisme d'Ingres, était sur le point de renoncer. On raconte que l'épouse de Bertin a dû intervenir pour convaincre son mari de persévérer. Ingres, de son côté, pleurait souvent de frustration devant son chevalet, craignant de ne pas être à la hauteur de son propre idéal. Ce portrait, si serein en apparence, est né d'une crise créatrice profonde et de l'angoisse d'un artiste face à la modernité.
Un détail souvent ignoré est la main gauche de Bertin. Certains contemporains ont critiqué ces mains "en pattes de crabe". Pourtant, cette tension des doigts est essentielle : elle exprime la nervosité contenue et l'énergie prête à jaillir d'un homme d'action. Ce n'est pas une main de noble oisif, mais une main d'homme de plume et d'affaires. Le rendu des ongles et des jointures est d'un réalisme si cru qu'il a choqué les critiques habitués à l'idéalisation néoclassique, préfigurant ainsi le réalisme de Courbet.