Baroque1666

L'Art de la Peinture

Johannes Vermeer

L'œil du conservateur

"L'œuvre se distingue par sa précision optique vertigineuse, notamment dans le rendu de la monumentale carte des Dix-Sept Provinces et le lustre en laiton, où Vermeer utilise des points de lumière (pointillés) pour simuler les reflets métalliques."

Véritable testament visuel, ce chef-d'œuvre de Vermeer est une célébration métaphysique de la création artistique. Entre illusionnisme parfait et allégorie politique, le peintre y affirme la supériorité de son art sur le temps et l'histoire.

Analyse
Cette toile est bien plus qu'une scène de genre ; c'est une allégorie complexe où le peintre (vu de dos) immortalise Clio, la muse de l'Histoire. Identifiable par sa couronne de laurier, son livre (Thucydide) et sa trompette, Clio symbolise la renommée que la peinture apporte aux nations. Vermeer place son art sous l'égide de l'Histoire, suggérant que le peintre n'est pas un simple artisan, mais un intellectuel capable de figer la mémoire du monde. La lumière, venant de la gauche, semble émaner d'une source divine, bénissant l'acte créateur. Le contexte politique est omniprésent à travers la grande carte murale des Pays-Bas de Nicolaes Visscher. Elle représente les Dix-Sept Provinces avant la division entre le Nord (Provinces-Unies) et le Sud (sous domination espagnole). Cette carte, par ses plis et ses ombres, est un tour de force technique, mais aussi une déclaration de nostalgie pour une unité perdue. Le lustre, orné de l'aigle bicéphale des Habsbourg, renforce cette référence au passé impérial et à l'histoire politique tourmentée du pays. Techniquement, Vermeer explore ici la "distillation" du réel. L'artiste n'utilise pas de lignes de contour nettes mais des contrastes de valeurs et des juxtapositions de couleurs pour définir les formes. La robe bleue de la muse, peinte avec du lapis-lazuli coûteux, rayonne au centre de la composition. L'usage probable de la camera obscura aide Vermeer à traduire les effets de flou (notamment sur le rideau au premier plan) et les cercles de confusion lumineux. L'intimité de l'atelier est protégée par une imposante draperie qui fait office de "repoussoir", invitant le spectateur à pénétrer dans un sanctuaire. Le silence qui émane de la scène est caractéristique du style de Delft : un instant suspendu où le temps semble s'arrêter. Le peintre, bien que non identifié, porte un costume anachronique du XVIe siècle, soulignant que l'art de peindre appartient à une tradition noble et intemporelle. Enfin, l'œuvre traite du lien entre la peinture et les autres arts. Le masque posé sur la table évoque la sculpture ou le théâtre (le mime), tandis que le livre et la trompette rappellent la littérature et la musique. Vermeer orchestre une hiérarchie où la peinture, par sa capacité à tout représenter (matière, lumière, allégorie), se place au sommet des disciplines libérales.
Le Secret
Un secret majeur réside dans la technique de perspective : Vermeer utilisait une épingle plantée dans la toile au point de fuite central (juste sous la main du peintre sur la carte) pour attacher des fils et tracer ses lignes de fuite. Une analyse aux rayons X a effectivement révélé un petit trou à cet endroit précis, confirmant son obsession pour la rigueur géométrique. Contrairement à ses autres œuvres, Vermeer a refusé de vendre ce tableau, même lorsqu'il était criblé de dettes. Après sa mort, sa veuve, Catharina Bolnes, a tenté désespérément de le soustraire aux créanciers en le léguant à sa mère, Maria Thins. Cela prouve que l'artiste considérait cette œuvre comme sa pièce de démonstration, son héritage personnel et professionnel le plus précieux. Le lustre sans bougies est un symbole caché. Beaucoup d'historiens y voient une métaphore de la foi catholique de Vermeer, pratiquée secrètement dans une Hollande calviniste. L'absence de bougies allumées pourrait symboliser le déclin de l'Église catholique ou, au contraire, une lumière spirituelle interne qui n'a pas besoin de combustion physique pour éclairer l'esprit. Le titre de l'œuvre a fait l'objet d'une erreur historique. Pendant plus d'un siècle, elle fut attribuée à Pieter de Hooch car sa signature avait été falsifiée par un marchand d'art pour augmenter la valeur du tableau, Vermeer étant tombé dans l'oubli. Ce n'est qu'au XIXe siècle que le critique français Théophile Thoré-Bürger a redonné sa paternité légitime à Vermeer. Enfin, la carte murale contient un détail subversif. La pliure centrale divise exactement les provinces du Nord et du Sud, soulignant la déchirure religieuse et politique des Pays-Bas. Vermeer, bien que vivant au Nord, inclut des symboles du Sud catholique, témoignant d'une complexité identitaire rare pour l'époque.

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Débloquer
Quiz

Quelle preuve matérielle, révélée par l'analyse aux rayons X et l'examen microscopique, confirme la méthode rigoureuse de Vermeer pour établir la perspective dans cette œuvre ?

À découvrir
Institution

Kunsthistorisches Museum

Localisation

Vienne, Autriche