L'un des secrets les plus fascinants réside dans la rivalité féroce que cette œuvre a déclenchée avec Pablo Picasso. Lorsque Picasso vit la toile dans la collection des Stein, il fut terrassé par l'audace de Matisse. On considère que sa réponse directe fut la création des "Demoiselles d'Avignon" en 1907. Picasso voulait littéralement "battre" Matisse sur le terrain de la modernité, transformant la pastorale harmonieuse de Matisse en une déconstruction agressive et angulaire du corps féminin.
Un autre secret concerne la technique de peinture. Malgré son apparence fluide et spontanée, Matisse a réalisé de nombreuses études préparatoires, dont une version plus petite à l'huile. Des analyses aux rayons X ont révélé que l'artiste a longuement lutté avec le placement du cercle de danseurs à l'arrière-plan. Ce motif, qui deviendra plus tard l'une de ses œuvres les plus célèbres, "La Danse", a été ajouté pour ancrer le mouvement circulaire de l'énergie au cœur du tableau.
Le collectionneur Albert Barnes, qui a acquis l'œuvre, était si protecteur qu'il a longtemps restreint l'accès à la toile, la rendant presque légendaire par son absence des circuits d'exposition classiques. Cela a contribué à l'aura de mystère entourant le tableau. De plus, Matisse a intégré des références cachées à la céramique grecque et aux estampes japonaises (Ukiyo-e) dans le contour des figures, cherchant à créer un langage universel qui transcende les cultures et les époques.
Un secret iconographique réside dans les deux figures centrales allongées. Elles sont souvent interprétées comme une représentation de la fusion des sexes ou d'une forme d'androgynie primordiale propre au mythe de l'Âge d'Or. Matisse brouille délibérément les genres pour souligner l'universalité du plaisir humain. Cette approche était particulièrement subversive pour l'époque, car elle détachait la nudité du contexte moral ou mythologique strict pour l'ancrer dans une pure jouissance sensorielle.
Enfin, la palette de couleurs elle-même cache un secret chimique. Matisse a utilisé certains des pigments les plus récents de l'époque, notamment des jaunes de cadmium qui, malheureusement, ont tendance à s'oxyder et à s'assombrir avec le temps. La luminosité que nous voyons aujourd'hui, bien qu'éclatante, n'est qu'un reflet de l'incandescence originelle de l'œuvre, que Matisse décrivait comme un "choc solaire" destiné à aveugler le spectateur par la pure joie.